Le vent – Le vent qui souffle – Chaud – Sec et chaud – Le vent – Cinglant – Le vent qui fouette les visages de sable tranchant – Le vent – Le vent qui souffle, le vent qui siffle, le vent qui hurle – Le vent – Les cris du vent, comme un ventre déchiré par un couteau ébréché – Le vent hurleur qui tombe de la montagne, le vent, horrible, terrible.
La montagne désolée – Torride – La montagne pelée par trop de soleil – Quelques arbres rebelles, tordus, perclus de vent et de chaleur.
L'après-midi qui s'en va – Un peu de fraîcheur – Qui finira bien par venir – Une femme qui court – Des cris – Une vieille Jeep dont le moteur rugit – Des pneus qui crissent – Des cris encore – Des cris, des aboiements de voix d'hommes, de voix hirsutes – Des cris de femmes – Une rafale qui claque – Un hurlement inhumain – Un enfant qui tombe, déchiré – Poupée de papier-cristal.
Le vent – Qui hurle – L'ombre complice – Le soleil implacable – L'ombre sans fond – Deux yeux tapis – Ne pas bouger – Ne pas respirer – Ne plus penser – Les fusils qui claquent – Miaulements plaintifs des balles qui ricochent – Les rires des hommes ivres de poudre et de sang – Des coups dans les portes puis des cris puis le silence.
Allongée sur le lit, jambes écartées, seins ballants, elle attend que le suivant se mette en place ou la brûlure qui mettra fin à tout ça – Elle ne sent plus rien – Elle ne sait plus rien – Des souvenirs qui passent – La douceur – Ce petit d'homme qu'elle serrait contre son ventre – Cette boule de bonheur et de douceur – Ses yeux – Noirs – Qui mangeaient le monde – Si vivants, si rapides, si intelligents – Ses yeux qui savaient tout et la regardaient avec une confiance infinie.
La joie, quand son père venait, parfois, quand il descendait de la montagne – Hirsute – Odeurs de sueur, de poussière et de crasse – Des pneus qui crissent – Des hommes qui aboient – Et puis son omlbre, puissante – Qui cache le monde de là-bas. Et la montagne et les rires – De l'argent parfois – Le rire – Les étreintes et le départ – Petits bisous – Pneus qui crissent – Pleurs – Puis le silence – Le vent – La solitude – Puis le silence.
Elle se souvenait quand on le lui avait présenté – Grand, beau et auréolé d'un certain prestige dans le village – Lui ou un autre, ça lui était un peut égal – Puisqu'il fallait se donner à un seul pour être protégée de tous, alors autant que ce soit lui - Ils s'était mariés rapidement – Elle était devenue une dame – Respectée – Plus personne ne la poursuivait de ses assiduïtés – Enfin tranquille – Elle eut un peu peur, quand le petit vint au monde, car elle avait espéré une fille – Mais elle le prit tout contre elle et apprit à l'aimer. Il était beau – Il était vif et gentil – Il l'aidait du mieux qu'il le pouvait – Il débordait d'amour – Elle l'aimait et le voyait grandir avec desespoir – Il regardait de plus en plus souvent vers la Montagne, là où était son père – Qui n'était plus revenu depuis longtemps – Là où les armes grondaient souvent.
Elle avait compris - Elle avait compris quand elle l'avait vu partir en courant, qu'elle avait entendu la rafale et un cri atroce – Jamais il n'irait dans la montagne – Jamais il ne viendrait dans les villages éparpillés – Jamais il ne tiendrait de fusil dans les mains – Jamais il n'éventrerait de femmes qui ne demandent qu'à vivre simplement chaque jour qui passe - Jamais il ne serait de ces hommes-là – Il restera pur – Il restera beau – Il restera joyeux et rieur – Elle eut un sourire – Un immense soulagement – Presqu'heureuse – Elle n'entendait plus le vent – Elle n'entendait plus rien.
Le vent – Le vent qui souffle – Chaud – Sec et chaud – Le vent – Cinglant – Le vent qui fouette les visages de sable tranchant – Le vent – Le vent qui souffle, le vent qui siffle, le vent qui hurle – Des voix qui hurlent - Des cris tombés de la montagne - Le vent – Et des cris horribles, des cris terribles.
L'archéologue referma son carnet - Le sable avait envahit les rues et les ruines de ce qui avait été des maisons - Un village - Tout avait été brûlé - Dans le sable, il avait retrouvé des restes humains – Des os – Des lambeaux de vêtements – Des assiettes cassées – Des douilles – Et toujours le vent – Sec et chaud – Qui tombait de la montagne – Le soleil trop dur – Et les hurlements du vent - Il y avait comme des voix – Des cris de vent – En tendant l'oreille, on aurait pu croire comme des voix de femmes – Des voix d'enfants – Qui criaient – Ne nous oubliez pas – Ne nous oubliez pas – Je vous en supplie, ne nous oubliez pas...
Alors il remit son stylo dans sa poche, remonta dans la vieille Jeep qu'on lui avait prêtée et il reprit sa route.
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"Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps...."
... quand je regarde les autres, c'est moi que je vois encore
et quand je me regarde, c'est les autres que je vois.