
|
| | |
| Auteur | Message |
|---|
EnCrE Coquelicot aux vers rubis


 Inscrit le : 15 Juin 2006 Messages : 212
 | Sujet: Le bateau ivre Jeu 15 Juin 2006, 16:38 | |
| Le bateau ivre
Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J'étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants, Je courus ! Et les Péninsules démarrées N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres, L'eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d'astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rhythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l'amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !
J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, La circulation des sèves inouïes, Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !
J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces, Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises ! Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants. - Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds. Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir, à reculons !
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d'azur ;
Qui courais, taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l'Europe aux anciens parapets !
J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : - Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles, Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer : L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Artur Rimbaud |
|  | | Douce_Po Invité
 | Sujet: Re: Le bateau ivre Jeu 15 Juin 2006, 20:03 | |
| Ils étaient fort ces poètes quand même.. C'est beau ..
Merçi de l'avoir poster, Partage, partage..
- BiSeS -
*LéA* |
|  | | bisonravi1987 Coquelicot aux vers rubis


   Age : 20 Inscrit le : 16 Juin 2006 Messages : 229 Localisation : l'enfer
 | Sujet: Re: Le bateau ivre Ven 16 Juin 2006, 17:03 | |
| le bateau ivre ... magnifique texte , j'ai le poème chanté par léo ferré , si cela interesse c'est magnifique ...
cedric |
|  | | Alan Etoile d'Argent des mots


  Age : 1001 Inscrit le : 16 Juin 2006 Messages : 3436 Localisation : Paname Emploi : Rêveur.. Loisirs : La tête dans les étoiles *****
 | Sujet: Re: Le bateau ivre Dim 18 Juin 2006, 21:58 | |
| Je ne connaissais pas !!! merci de m'avoir fait découvrir de bien belles paroles !!!
Amitiées...
Alan :diablees;: _________________ "Si quelquefois je me sens petit, inutile, démoralisé ou dépressif, je n'oublies jamais que j'ai été un jour le plus rapide et le meilleur spermatozoïde de ma bande..." |
|  | | wilmet Coquelicot aux vers rubis


   Age : 60 Inscrit le : 07 Avr 2008 Messages : 165 Localisation : ARDENNES Emploi : M'OCCUPËR DES AUTRES Loisirs : M'OCCUPER DE MOI... ET DES AUTRES !
 | Sujet: Re: Le bateau ivre Ven 20 Juin 2008, 09:44 | |
| POur moi, le bâteau îvre est fondamental. Il y aurait tant de choses à dire sur ce poéme, fondateur de la poésie moderne. Que ce soit sur le fond ou sur la forme. La jeunesse d'abord, avec l'éviction des haleurs (tout le staff des écudateurs de tous poils). Ensuite une vie d'émerveillement, la flamboyance absolue de la liberté. Et enfin, la recherche du sens :
" ... Je regrette l'Europe aux ancien parapets ... Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer : L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai."
Le retour dans le réel et l'irruption de la poésie qui n'est plus de l'imaginaire. Choisir et faire un pas dans le réel : dépasser la flamboyance de l'imaginaire et de la liberté formelle pour être enfin dans "la vraie vie". Partir dans le présent !
Pour moi, je me répette, c'est un texte fondateur. Et de plus, il peut être slamé !!!! J'ai également la version de Léo Ferré et une autre, plus classique. Merci de nous l'avoir mis, même si ça date d'un an. _________________ "Tout est affaire de décor Changer de lit changer de corps...." ... quand je regarde les autres, c'est moi que je vois encore et quand je me regarde, c'est les autres que je vois. |
|  | | |
| Page 1 sur 1 |
| | Permission de ce forum: | Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
| |
| |
| |
|